“Pères, ne laissez jamais votre fille seule le soir de la fête au village.”
Mademoiselle Julie, la fille du comte, a envie. Envie de rire, de danser, de s’enivrer de rires et de vin, d’être belle et de plaire aux garçons. Jean, le domestique de Monsieur, ne rêve lui que d’une chose : gravir les marches qui le mèneront loin des bottes à cirer et des basses besognes. Julie sera pour lui cette première marche. Profitant de son innocence, il la possédera froidement pour la jeter ensuite dans la boue et le désespoir, sous le regard de Christine, la cuisinière, amoureuse résignée, effondrée, écœurée .
Mademoiselle Julie est considérée à juste titre comme la première pièce du théâtre moderne. L’apparition de la psychologie des personnages, le réalisme, le traitement de thèmes jamais abordés dans le théâtre ou la littérature ont bouleversé le regard des spectateurs et des critiques au point que, la peur prenant le dessus - et avec elle, la bêtise - la censure a vite fait son œuvre épaisse et grasse.
Strindberg, comme Tchekhov, rêvait d’un théâtre à dimension humaine, un tout petit espace où l’Art prendrait le pas sur le spectaculaire, où le sourire, la larme, le murmure, le regard du comédien auraient bien plus d’importance que la majesté des décors. Qui voit encore le regard du comédien dans certains théâtres ? Combien de petites salles aujourd’hui ? Combien de petits bonheurs ?
Le propos est lui aussi d’une étrange modernité. Parler sans tabou du désir sexuel au féminin sans faire monologuer ses parties intimes, parler de lutte des classes sans dresser la guillotine, de religion sans sectarisme, relève d’une finesse et d’un regard sur le monde et les Hommes rarement atteints à l’époque.